Les fils du vent

Nuée dans le ciel
migration des oiseaux en V
cri des oies cendrées

Trois jeunes tsiganes parcouraient la plaine échevelée, Dino, sa sœur Gina, et son cousin Tchavo. Des fils du vent qui mordaient la vie à pleines dents et avalaient les nuages. Ils dévalaient la pente du coteau en écartant les bras pour planer dans le ciel. Trois dingues se prenant pour des oiseaux migrateurs qui erraient sur les routes de village en village, s’imaginant voler comme des oies cendrées…

Loire étincelante
Après la marche le repos
A l’ombre des saules

Le nez au vent, ils marchaient sur les berges de la Loire en direction de l’Atlantique, l’océan aux mille merveilles. Après avoir traversé une multitude de ruisseaux sous des soleils brûlants, ils s’arrêtèrent pour se reposer sur un banc de sable, fascinés par la beauté du fleuve. A cet endroit, la Loire est sinueuse et vagabonde avec ses bancs de sable qui se déplacent au gré des courants. Au fil du temps, les divagations du fleuve ont constitué de nombreuses îles. La plupart d’entre elles encore à l’état sauvage sont peuplées d’une végétation luxuriante, et parfois d’arbres centenaires qui plongent leurs racines dans les eaux limoneuses. Les déambulations du fleuve ont formé de nombreux bras morts…

Bras mort de la Loire
seul dans la boire isolée
un héron cendré…

Les trois jeunes manouches traversèrent à gué un bras de la Loire pour se rendre sur une des îles. Des épis rocheux formaient de petites criques à l’abri du courant où il était possible de se baigner sans danger. Ils se déshabillèrent et se jetèrent à l’eau. Après avoir nagé pendant près d’une demi-heure, ils retournèrent se sécher sur la grève. Tchavo se souvint des histoires que lui racontait son grand-père lorsque le fleuve était encore une voie de navigation et de transport de marchandises. Il lui avait dit que « la rivière est un chemin qui marche ». Les mariniers de Loire qu’on appelait les voituriers d’eau, guidaient les bateaux à l’aide de perches, ce qui leur valut le surnom de « traîne-bâtons ». C’étaient les maîtres des eaux, des hommes libres…

Bords de la levée
sur les eaux de la Loire
la toue cabanée…

Les rayons du soleil se réfléchissaient sur le sable donnant une lumière particulière aux eaux du fleuve. La Loire prit alors une teinte rose qui s’assombrit progressivement lorsque le soleil se coucha, tandis que les caresses de l’eau effleuraient les berges. Avant la tombée de la nuit, ils arrivèrent à l’entrée d’un village. Dino et Tchavo prirent leurs guitares et jouèrent sous les platanes d’une petite place. Les habitants leur demandèrent d’où ils venaient. Dino leur répondit alors :
– Là d’où nous venons, la route est longue, et il y a plein de détours…
C’était un soir d’encre et de lumière, lorsque le vent déploie ses ailes. Sous la lueur de la lune, les gens écoutaient l’homme qui parlait au vent et égrainait des notes se faufilant sur la route des âmes. Toutes les portes et les fenêtres s’étaient alors ouvertes pour les écouter. Lorsque Dino entama les premières notes de son chorus, la magie opéra immédiatement. Comme l’eau d’un torrent, les notes dévalaient en cascades le manche de sa guitare. Sa main gauche parcourait les cases dans un legato véloce créant des vagues musicales. Ses doigts glissaient sur les frettes comme l’eau sur les galets. La mélodie était semblable aux bancs de poissons argentés qui se rassemblaient et se désunissaient au fil des mesures. A la guitare rythmique, Tchavo alternait une succession de fulgurances et d’apaisements, engendrant marées montantes et descendantes. On pouvait entendre le murmure d’une source, la fugue des eaux claires. Les notes grêlées évoquaient des orages dévastateurs alors que les torsions vrillaient les cordes en tourbillons étincelants. Tchavo jouait sur un tempo rapide, un souffle puissant qui transportait celles et ceux qui écoutaient sa musique. La mélodie s’écoulait dans leurs veines, leur faisant partager l’âme de tout un peuple… Sa main gauche créait des impressions vagabondes et courait sur le manche en de multiples arpèges cristallins tandis que sa main droite frappait les cordes comme les battements d’ailes des hirondelles de rivage. Les solos de Dino faisaient songer aux bûches jetées dans le feu des Tsiganes d’où jaillissaient des nuées d’étincelles. Les notes rougeoyaient sous les doigts de Dino. Elles dévoraient la nuit en apportant de la chaleur dans le cœur des hommes…

Devant le bistrot
deux guitaristes en duo
la valse à Django

Sous le manteau de ténèbres, faisant voler sa longue jupe safrane, Gina la petite sœur des Carpates effectuait une danse envoutante. Cheveux au vent, pieds nus, elle faisait s’envoler la terre. Elle dessinait des arabesques mystérieuses sur le sol comme si elle avait les pieds dans un encrier. Lorsqu’ils arrêtèrent de jouer, les spectateurs rentrèrent se coucher.
Le lendemain à l’aube, les villageois cherchèrent les trois jeunes Tsiganes mais les oiseaux s’étaient envolés…

Un vieux gitan
dans sa roulotte soudain
le souffle du vent…